Port du masque et développement du langage du tout-petit : faut-il s’inquiéter ?

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Dernière mise à jour le avril 17, 2021

Vous en avez peut-être entendu parler ces derniers mois.

De nombreux professionnels alertent quant aux risques du port du masque pour le développement des très jeunes enfants, craignant des retards dans l’acquisition du langage ou de la sociabilité.

Vous avez peut-être vu passer ces titres, plus anxiogènes les uns que les autres :

“les orthophonistes inquiets des risques du port du masque sur le développement du langage des tout-petits”

“Les bébés face aux masques : chronique d’une catastrophe annoncée”

Des enquêtes commencent à être réalisées, comme celle rapportée sur le site Les pros de la petite enfance : Enquête : les effets du port du masque sur la communication et le langage

Alors, que penser ?

Faut-il s’inquiéter de cette situation ?

Quelles pourraient être les conséquences du port du masque sur le développement du langage de nos enfants ? Et plus globalement sur leur faculté de communication ?

Quelles solutions ?

Ce qui inquiète les professionnels

Le port du masque est obligatoire pour le personnel des EAJE (Établissements d’Accueil du Jeune Enfant : les crèches, les micro-crèches, les haltes-garderies, les jardins d’enfants et les établissements réalisant du multi-accueil), et pour le personnel de l’Éducation Nationale en présence des enfants.

Il est également obligatoire depuis le 5 mars 2021 pour les assistants maternels en présence des enfants.

Le tout-petit qui va en collectivité est donc confronté toute la journée à des adultes masqués. Or, le masque cache une bonne partie du visage et surtout la bouche.

Il est accusé d’avoir plusieurs conséquences chez le tout-petit, notamment d’être :

  • un frein à la communication, puisqu’il empêche de voir les expressions du visage.
  • un frein au développement du langage, puisque l’enfant ne peut pas observer la bouche de son interlocuteur.

Il est vrai que cette situation inédite est assez déroutante…

Alors, on pleure tout de suite la disparition des enfants normaux, remplacés par des mutants inexpressifs au langage incompréhensible ?

Ou est-ce qu’on peut trouver des informations rassurantes pour apaiser nos angoisses ?

Voyons ça !

Pour écrire cet article, je me suis appuyée sur le livre Comment la parole vient aux enfants de Bénédicte De Boysson-Bardies, psycholinguiste, directrice de recherche au CNRS et spécialiste de l’acquisition du langage chez les jeunes enfants.

Le masque : un frein à la communication ?

Ce qui peut inquiéter

Expressions du visage, mimiques, émotions : notre communication passe beaucoup par le canal non verbal.

Quand l’adulte porte le masque, toutes ses expressions ne sont pas visibles. A la place d’un visage entier à analyser, l’enfant doit se contenter d’un regard, ce qui limite l’information et peut entraver cette communication non verbale.

La capacité de communication

La faculté de communication du nourrisson est innée, comme pour toutes les espèces animales. Elle est très dépendante des premières interactions avec l’environnement.

Les premiers échanges entre le nouveau-né et ses parents sont déterminants. Ils permettront à l’enfant d’utiliser toutes ses facultés pour développer sa communication : regard, écoute, mimiques, imitation, langage.

“Dès la naissance, les regards, les odeurs, les sons, les caresses forment un univers plein de significations auquel le nourrisson est particulièrement sensible. L’enfant vit ainsi dans un contexte de communication nécessaire à sa survie. Pour se développer normalement, il doit non seulement recevoir des informations, mais aussi désirer en communiquer. Il le fait d’abord grâce à son corps, son regard et son sourire.

La communication vocale entre être humains éveille et maintient chez le bébé le “désir” de parler. […] Désir d’échanger des affects, des besoins et des demandes, désir de s’inclure dans le groupe familial ou le groupe des pairs par le langage, désir aussi de pouvoir dire et entendre dire le monde qu’il découvre.”

Comment la parole vient aux enfants – Bénédicte de Boysson-Bardies

Premier élément rassurant : l’enfant est programmé pour communiquer et les échanges avec ses parents dans les premières semaines de vie lui permettront de développer un élan à la communication.

Le regard

Le regard est l’élément fondamental de la communication.

Il permet de capter et maintenir l’attention pendant un échange. C’est d’ailleurs le regard que les nouveaux-nés fixent en priorité, avant la bouche.

Il permet également de transmettre et de décoder les émotions.

“Les nouveau-nés fixent souvent la bouche de l’adulte, surtout quand celui-ci parle, mais ce sont les yeux qui retiennent particulièrement leur attention. Le regard est un composant essentiel de la communication non verbale. Dans la vie de tous les jours, c’est souvent à travers le regard que nous interprétons les états émotionnels des autres, vivacité, langueur, anxiété, gaieté, tristesse. Toutes les émotions se lisent dans les yeux. […] La recherche du contact visuel avec les yeux engage et maintient un lien de communication très fort, qui non seulement suscite les relations affectives, mais organise la temporalité des échanges.”

Comment la parole vient aux enfants – Bénédicte de Boysson-Bardies

Deuxième élément rassurant : la communication passe énormément par le regard, qui reste, heureusement, non camouflé par le masque !

Les mimiques et expressions fondamentales

Les mimiques émotionnelles et les expressions fondamentales sont innées et universelles.

Le bébé possède la capacité, innée elle aussi, de décoder ces expressions pour comprendre les émotions humaines.

“Les signaux de communication reposent sur un répertoire inné, universel, d’expressions faciales et de gestes. Un dispositif de reconnaissance des expressions, tout aussi inné et universel que le dispositif de production, en code le sens.

Les mimiques et les expressions fondamentales (plaisir, peur, détresse, apaisement) sont semblables chez tous les humains quels que soient la race et l’environnement social et éducatif. On les retrouve chez les bébés aveugles comme chez les voyants, elles ne doivent rien à l’imitation.”

Comment la parole vient aux enfants – Bénédicte de Boysson-Bardies

Ces expressions apparaissent très tôt de façon très précises. Voilà un exemple :

“Ces mimiques d’expression sont non seulement précoces mais précises : des nourrissons de quelques semaines auxquels on donne soit une cuillère de liquide sucré soit une cuillère de liquide amer réagissent avec des mimiques déjà bien typées : lèvres entrouvertes et petits léchages rythmiques pour le sucre, bouche fermée avec les coins abaissés et des clignements d’yeux pour le liquide amer.”

Comment la parole vient aux enfants – Bénédicte de Boysson-Bardies

Troisième élément rassurant : le masque n’empêche pas le tout-petit d’acquérir les mimiques émotionnelles et les expressions fondamentales, puisqu’elles sont innées.

Quatrième élément rassurant : l’aptitude à décoder les expressions des visages est innée également ; elle ne devrait donc pas être impactée par le port du masque.

On peut donc se dire que, oui, le masque cache le visage, mais on peut se détendre, les capacités de communications qui font de nous des humains ne vont pas disparaître pour autant.

Point de vigilance : le fait d’être moins confronté aux différents visages et aux différentes émotions va-t-il diminuer les compétences sociales, la capacité de décodage précise et de communication non verbale sur le long terme ?

Les informations que nous venons de voir sont rassurantes. Il est toutefois impossible de répondre à cette question de façon totalement sûre.

Maintenant que nous venons de voir les éléments concernant la communication, je vous propose de nous focaliser sur le langage.

Le masque : un frein à l’acquisition du langage ?

Ce qui peut inquiéter

Comme le masque empêche le tout-petit de voir la bouche et le mouvement des lèvres de l’adulte, il pourrait avoir un impact sur le développement du langage.

Voyons dans un premier temps l’acquisition du langage dans sa globalité, puis focalisons-nous sur l’articulation.

L’acquisition du langage

Durant ses premières années, le tout-petit apprend à parler rapidement et naturellement.

Il a dès la naissance la capacité à acquérir le langage, et ce sont les interactions avec son environnement, et donc d’autres êtres humains, qui vont lui permettre de le faire.

“L’enfant naît donc avec la connaissance implicite des principes universels qui structurent le langage, et avec un programme génétique d’acquisition. Mais il est indispensable, pour que ce programme se déroule, que l’enfant entende parler. Les nouveau-nés humains doivent acquérir leur langue. Sans informations linguistiques, les aptitudes initiales resteraient non accomplies.”

Comment la parole vient aux enfants – Bénédicte De Boysson-Bardies

Cinquième élément rassurant : l’enfant a la capacité innée à acquérir le langage, à la condition qu’on lui parle (ce qui reste le cas même si l’adulte porte un masque).

L’analyse des mouvements de la parole

On vient de le dire : “sans informations linguistiques, les aptitudes initiales [à l’acquisition du langage] resteraient non accomplies”.

Et comme le tout-petit ne peut pas voir la bouche de l’adulte bouger lorsqu’il parle, il ne peut pas s’aider de ce qu’il voit pour comprendre l’articulation.

Voilà une expérience intéressante que rapporte Bénédicte De Boysson-Bardies :

“A 5 mois, le bébé commence à repérer la correspondance entre la parole et les mouvements de la bouche.

Cela peut être prouvé par une simple expérience : on place l’enfant devant deux écrans de télévision, au centre desquels se trouve un haut-parleur. Sur l’un des écrans, une femme articule silencieusement un son tel que /mi/. Sur l’autre écran, la même femme articule, là encore silencieusement, le son /ta/. Le haut-parleur transmet l’un des deux sons. L’enfant choisira systématiquement de regarder l’image qui correspond au son transmis.

Cette aptitude à lier la vision et l’audition est d’une importance extrême pour le développement de la parole.

En regardant le visage et la bouche de sa mère lorsque celle-ci lui parle, l’enfant approfondit ses connaissances des relations entre la perception des sons et leur articulation.”

Comment la parole vient aux enfants – Bénédicte de Boysson-Bardies

L’enfant est donc capable très tôt de faire le lien entre les sons qu’il entend et l’articulation qu’il observe, ce qui est extrêmement précieux pour le développement de la parole. Mais pour cela, il a besoin de voir la bouche de son interlocuteur.

Ce sont d’ailleurs les sons les plus visibles, mettant en jeu les lèvres (/p/, /b/, /m/) qui sont les plus fréquents et les plus précoces dans le babillage du tout-petit.

Sur ce point, le masque va alors freiner ces expériences visuelles et auditives du tout-petit.

Point de vigilance : le fait que le tout-petit ne puisse pas lier les sons qu’il perçoit avec le mouvement de la bouche peut-il retarder le développement de son articulation ?

Le risque pourrait être un retard dans l’apparition des productions vocales du tout-petit et dans la production de tous les sons de la langue.

Mais ce n’est qu’une supposition, et il est bien trop tôt pour l’affirmer. Et puis, pas de panique, un retard, ça se rattrape !

Et si on relativisait ?

En plus des éléments rassurants que je viens de citer, trois points nous permettent aujourd’hui de rester optimistes :

1. Le bébé ne passe pas la totalité de son temps avec des personnes masquées.

Il bénéficie chaque jour de temps avec ses proches non masqués (au minimum les matins, les soirs et les week-ends). Et, nous venons de le voir, même lorsque l’adulte porte un masque, le tout-petit développe des compétences de communication et de langage.

2. Les bébés aveugles parviennent bien évidemment à communiquer et développer le langage.

Cet article de 2014 Précurseurs langagiers dans la cécité précoce : revue de littérature et étude de cas indique :

“Globalement les études menées sur l’acquisition des premiers mots chez l’enfant aveugle montrent peu de différences avec celui des enfants tout-venants.”

Article “Précurseurs langagiers dans la cécité précoce : revue de littérature et étude de cas” – Anna Galiano, Tiphaine D’Ervau, Alizée Richard – publié dans Enfance – 2014

L’article rapporte l’existence de particularités dans le langage de l’enfant aveugle par rapport à l’enfant voyant, mais pas de retard important dans les acquisitions.

Donc si tout se passe bien pour l’enfant aveugle… il paraît évident qu’il en sera de même pour les enfants qui seront juste confrontés à des adultes qui portent parfois un masque.

3. Attention à nos peurs d’adultes, qui nous font peut-être interpréter des choses qui n’ont pas lieu d’être.

L’enquête dont je parlais en introduction : Enquête : les effets du port du masque sur la communication et le langage est constituée de témoignages via un questionnaire. Il ne s’agit pas d’une étude scientifique, ce sont simplement les propos de professionnels de la petite enfance.

Je ne nie pas, bien sûr, les observations rapportées. Simplement, je souligne le fait qu’elles ne peuvent pas avoir valeur d’étude, ni prouver quoi que ce soit quand à l’existence de troubles avérés et durables du langage ou de la communication.

Ce que les professionnels demandent

On a cru pendant quelques mois que la solution seraient les “masques inclusifs” ou “masques sourires” semi-transparents. Or, ils n’ont pas eu l’effet escompté : outre la complexité de leur utilisation (buée, durée d’utilisation brève, manque de confort…), ils ont eu un effet effrayant pour certains bébés, puisqu’ils donnent l’effet d’un visage coupé en deux.

Dans la tribune signée par le neuropsychiatre Boris Cyrulnik et de nombreux professionnels de la petite enfance, quatre demandes sont formulées :

  • Le droit à la vaccination prioritaire des personnels de la petite enfance, au même titre que les personnels de santé
  • L’organisation de moments sans masque dans les espaces extérieurs, avec distance de sécurité, dès que possible
  • En intérieur, des moments sans masque lorsque l’adulte est seul avec un enfant
  • Au sein de l’établissement, préférer une organisation en petits groupes, ce qui permettrait une bonne distanciation entre les professionnels.

A l’heure actuelle (mars 2021), chaque structure a fait son maximum pour s’organiser selon leurs moyens techniques, matériels et humains.

En revanche, la majorité des professionnels de la petite enfance, tout comme ceux de l’éducation nationale, ne font pas partie des personnes prioritaires pour la vaccination. Seuls les auxiliaires de puériculture sont prioritaires à l’instar des professions médico-sociales.

Mon (humble) avis

Le masque n’est pas là pour rien.

Il permet de limiter la propagation du virus afin d’éviter que les familles soient touchées par cette maladie et par des drames.

Il est avéré que l’enfant jeune est peu à risque de forme grave. En revanche, ils peuvent être porteurs (ici, ma petite Mélodie de 17 mois était positive il y a quelques semaines). Et transmettre la maladie.

Face au masque, je pense que les bébés et les enfants possèdent de très bonnes capacités d’adaptation.

Les données exposées ici permettent de relativiser et de voir le verre à moitié plein.

Le problème est ailleurs

Je pense qu’il existe un problème sociétal bien plus profond qui ronge progressivement tous les temps et opportunités de communication du tout-petit.

Aujourd’hui, et depuis maintenant plusieurs années, l’enfant est de plus en plus confronté à des adultes au visage vissé à leur smartphone. Il est par ailleurs lui-même de plus en plus exposé aux écrans chaque jour.

Et il est évident qu’un enfant qui passe 30 heures par semaine en crèche avec des professionnels masqués, qui rentre à la maison face à des parents happés par les notifications diverses du portable, puis qui est lui-même collé devant la télévision plusieurs heures par semaine, se verra impacté dans ses capacités de communication et son langage.

Le problème, ce n’est pas le maque en soi.

Le problème c’est que le masque s’ajoute à la réduction progressive de tous les temps de communication du tout-petit au quotidien.

Un risque accru de disparités sociales

Dans le cas de familles ayant un niveau socio-culturel pauvre, les lieux d’accueil du tout-petit offrent des stimulations que l’enfant ne trouve pas à la maison.

Or, la présence du masque risque d’appauvrir ces moments, et donc les compétences de communication des enfants déjà en difficulté.

Cette situation risque donc d’augmenter les inégalités.

Alors, que pouvons-nous faire ?

Plusieurs éléments nous permettent de penser que les conséquences du port du masque des adultes ne seront pas aussi catastrophiques que certains semblent le croire.

Depuis plus d’un an, nous avons tous fait preuve d’une force d’adaptation incroyable. Je suis persuadée que le tout-petit en est capable également.

Dans l’attente de l’assouplissement des mesures sanitaires, nous, parents, devons quoi qu’il arrive rester vigilants.

Nous pouvons chaque jour continuer à favoriser les moments d’interaction et les temps de jeux avec nos petits amours.

Restons optimistes.

On en sortira 🙂

Prenez bien soin de vous.

Nathalie

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